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L’interview de Baliou Mamayary Coulibaly : « Dans la société Soninké les pratiques de l’esclavage se manifestent dans toutes les étapes de la vie ; de la naissance à la tombe… »

Interview très fructueuse avec M. Baliou Mamayary Coulibaly, professeur d’anglais, journaliste, homme de culture et fervent militant des droits humains. Il  a ouvert ses portes pour répondre à nos questions d’actualité sociale dans le milieu Soninké. Bonne lecture.

1-Bonjour Baliou Mamayary Coulibaly, merci d’avoir accepté à répondre aux questions du site guidumakha.com, pouvez vous nous présenter votre parcours aux lecteurs ?

Merci Monsieur Dicko pour m’avoir donné l’occasion de m’adresser à vos lecteurs. Je m’appelle Ba Aliou Coulibaly connu sous le nom de Baliou Mamayary, je suis originaire de Kaédi, Gattaga. J’ai fait mes études à Kaédi,  après mon bac en 1985 j’ai poursuivi les études à l’université de Nouakchott, ensuite j’ai intégré  l’Ecole Normale  Supérieure ou je suis sorti comme professeur d’Anglais. J’ai enseigné pendant 12 ans avant d’intégrer Oxfam GB comme chargé de l’interprétation et de la Communication. Aujourd’hui je travaille dans le domaine de la gouvernance des industries extractives. Parallèlement à ces activités je milite activement pour le respect des droits humains de manière générale et je  lutte  contre les pratiques  esclavagistes en milieu Soninké de manière particulière.

2-Vous êtes le porte parole d’un Collectif de Lutte Contre l’esclavage en milieu Soninké, votre collectif est composé de combien d’associations et citez nous leurs noms ?

Effectivement je suis le porte parole du Collectif des associations de lutte contre l’esclavage en milieu Soninké qui regroupe l’ensemble des  mouvements et associations de lutte contre l’esclavage en milieu Soninké notamment  Ganbaanaxu ; A ce titre nous avons publié plusieurs déclarations dénonçant les violations de droits humains liés à l’esclavage et organisé un important sit-in  devant la Présidence  pour attirer l’attention des pouvoirs publics et de l’opinion nationale et internationale sur l’esclavage en milieu Soninké . Cette manifestation   a été couverte par la presse nationale et internationale notamment RFI

3-Comment décrire les pratiques de l’esclavage dans le milieu Soninké aujourd’hui?

Jusque dans un passé très récent beaucoup de nos détracteurs niaient   l’existence de l’esclavage chez les Soninké. En réalité ce que ces négationnistes souhaitaient c’est de voir  des personnes enchainées et marquées au fer rouge pour reconnaitre que l’esclavage existe.  L’esclavage est un ensemble de pratiques qui se manifestent de différentes manière chacune aussi abjecte que l’autre. Certes la violence physique est plus  brutale et visible mais  les manifestations liées à l’ordre social  sont encore plus dévastateurs et avilissants. Dans la société Soninké les pratiques de l’esclavage se manifestent  dans toutes les étapes de la vie ; de la naissance à la tombe en passant par les cérémonies  sociales et religieuses,  l’accès aux ressources et à la propriété.

4-Est-il vrai que les descendants d’esclaves Soninké ne peuvent être des imams, si oui, pourquoi le ministère des cultes islamiques ferme les yeux sur cette discrimination grave liée au crime de l’esclavage, votre collectif s’est-il engagé à interpeller le ministère concerné ? 

Dans un village Soninké un descendant d’esclave quelque soit son érudition, ne peut jamais diriger une prière collective dans un lieu public.  Cela est une  règle tacite acceptée et admise de tous.  Sur ce plan des associations de lutte contre cette pratique se sont levées pour s’opposer à cela. Elles ont d’abord commencé par fonder leurs propres mosquées dans leurs villages et designer des personnes issues de leur rang pour  désormais diriger les prières. Nous savons que jusqu’à-là  l’administration n’a pas facilité  ces initiatives pour plusieurs raisons, mais  face à l’immobilisme des féodaux, nous encourageons fortement les groupes  abolitionnistes à disposer de  mosquées dans lesquelles seule la loi d’Allah  SWT prévaut.

5-Apparemment, les descendants d’esclaves Soninké sont discriminés sur beaucoup de postes, ils ne peuvent être  chefs de villages, ils ne sont  pas représentés dans les partis politiques de l’opposition comme le pouvoir lors des élections, ils ne sont pas nommés dans le gouvernement malgré leur compétence, comment expliquez vous cette situation ?

Effectivement, les descendants d’esclaves sont non seulement victimes de discrimination dans leurs villages  mais sont aussi  inexistants dans les sphères de l’administration. Cela est dû au fait que les différents pouvoirs qui se sont succédés ne sont rien d’autre que le prolongement de l’ordre féodal. Le comble, c’est de voir certains qui se  déclarent   militants de droits humains défendre avec véhémence  l’ordre féodal et justifier que les citoyens ne doivent pas être égaux dans leurs propres villages car ils sont esclaves

6-Vous avez suspendu vos activités en tant que membre de la commission technique chargée de travailler sur l’harmonisation de l’écriture (Orthographe, et grammaire) Soninké au sein du FISO (festival international Soninké), expliquez nous les raisons ?

Effectivement suite au silence complice de toutes les organisations Soninké qui regroupent l’ensemble des intellectuels face aux actes de barbaries perpétrés contre des femmes , des enfants et même des vieillards   tout simplement parce que ces derniers ont voulu rejeté l’ordre féodal, et compte tenu de la gravité de ces actes qui sont assimilables à un crime contre l’humanité, j’ai décidé de suspendre ma participation dans toutes les organisations sociales et culturelles Soninké.   

7-Ces dernières années, nous avons suivi avec stupeur des scènes  violentes sur les militants abolitionnistes Soninké (Ganbanaaxu Feddé) : en Mauritanie, au Mali, Sénégal et en Gambie, pourquoi selon vous cette violence gratuite envers des populations qui réclament leur droit à l’égalité entre des citoyens pacifiquement  au 21ème siècle ? Les états ont-ils failli à leur mission ?

Cela est scandaleux et totalement inacceptable. Le Gouvernement Malien et l’ensemble des intellectuels Soninké se sont royalement tus face à un  génocide perpétré contre une communauté qui a comme seul tort d’avoir revendiqué son droit inaliénable à la dignité humaine ; Dans ce cadre , en intelligence avec le mouvement Ganbanaxu  à travers son illustre président  Traoré Gaye , nous avons contacté Maitre Assane Diouma Ndiaye pour introduire une plainte contre le gouvernement Malien auprès de la cour Africaine d’Abuja. Nous tenons le gouvernement responsable de tout ce qui arrive à ces paisibles citoyens.

8-Comment jugez-vous l’attitude de la justice Mauritanienne qui met en liberté provisoire des individus incriminés sur des faits de l’esclavage et ses séquelles et qui prennent la fuite avant leur jugement ?

Effectivement ces derniers temps les pouvoirs publics ont fait des efforts notables  qui ont conduit à l’arrestation et l’incarcération des trois personnes  pour  propos haineux et apologie de l’esclavage. Nous nous   félicitons de ces progrès mais nous continuons à  exhorter les autorités compétentes à plus de vigilance et de rigueur dans l’application stricte de la loi.  La loi Mauritanienne considère l’esclavage comme un crime par conséquent, les sanctions doivent être à la hauteur des actes sinon, les forces du mal vont continuellement récidiver.

9-La politique et la défense des droits humains font-il bon ménage ?

Personnellement je considère cette dualité  comme étant  un faux débat.  Les actes et les paroles d’un homme sincère doivent  être en harmonie dans tous ses agissements,  tout au long de son parcours. Les principes d’équité, de tolérance et de dialogue doivent être valables aussi bien en politique que dans les droits humains. Au lieu d’une antinomie, je vois entre ces deux concepts une parfaite complémentarité. Ils peuvent  être contradictoires seulement pour ceux qui considèrent la politique comme le théâtre de la perfidie et intolérance

Merci d’avoir répondu à nos questions, bonne continuation. 

guidumakha.com