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Mauritanie : le monde religieux islamique s’engage contre les djihadistes

Le Figaro – REPORTAGE – Quelque 500 oulémas, imams, prédicateurs islamiques et hommes politiques se sont réunis dans la capitale mauritanienne pour apporter leur réponse à la violence extrémiste au Sahel et en Afrique de l’Ouest.

C’est la première réponse élaborée, concertée et opérationnelle que le monde religieux islamique du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest apporte à l’extrémisme et à la violence djihadiste qui frappe ce continent.

Cette «déclaration de Nouakchott» a été prise après trois jours de discussion, du 21 au 23 janvier, entre quelque 500 oulémas, imams, prédicateurs islamiques et membres de confréries soufies, auxquels s’étaient joints une poignée d’hommes politiques, chercheurs en sciences humaines et acteurs de terrain.

«Il devient un devoir du temps pour les universitaires et les chefs religieux d’intervenir d’urgence afin de lutter contre la violence et l’extrémisme qui continue d’instrumentaliser la pensée religieuse», est-il écrit en préambule de ce texte d’une dizaine de pages.

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S’inscrivant dans la lutte menée par les cinq pays du Sahel contre les djihadistes, cette rencontre et la résolution dont elle a accouché, n’aurait pu se tenir ailleurs qu’en la capitale de la Mauritanie. D’abord par ce que ce pays est la seule république islamique du G5 Sahel, les quatre autres nations -Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad – proclamant leur identité laïque, censée préserver leurs minorités chrétiennes ou animiste.

Et ensuite parce que les deux figures tutélaires de cette réunion étaient des Mauritaniens: son hôte, le chef de l’État de ce pays, Mohamed ould Ghazouani, qui va le mois prochain prendre la présidence de l’alliance contre le terrorisme qu’est le G5 Sahel ; et l’organisateur et inspirateur de cette initiative, le cheikh Abdallah Bin Bayyah.

«Démanteler la rhétorique idéologique» de l’extrémisme

Les autorités françaises ne le reconnaissent guère, sans doute à tort, mais le cheikh Bin Bayyah, qui a été reçu par Obama, le pape et toutes les sommités des mondes islamique et anglo-saxon, milite depuis des années, au travers son Forum pour la promotion de la paix dans les sociétés musulmanes basé à Abu Dhabi, pour le dialogue inter religieux et «une nouvelle alliance des vertus» pouvant ramener la concorde sur terre.

Respecté au sein des pays islamiques pour sa connaissance de cette religion, il a étudié et se rattache à la jurisprudence de la pensée malékite qui a historiquement forgé les sociétés du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest.

Ce rite est aussi en vigueur à l’émirat d’Abou Dhabi, qui héberge et finance l’oeuvre du cheikh Bin Bayyah, de laquelle cette petite mais riche nation Golfe tire un profit diplomatique dans son combat contre son ennemi du Qatar, parrain d’un islam fondamentaliste comme de la confrérie des Frères musulmans.

Fin connaisseur de la philosophie occidentale, qu’il fait dialoguer avec la pensée islamique, le cheikh Bin Bayyah s’inscrit, en se revendiquant des écrits de l’islam, dans un monde gouverné par des puissances temporelles.

D’emblée, il a rappelé qu’il convenait de considérer «les États nationaux existants comme des régimes légitimes», et de «respecter la souveraineté des États et des conventions internationales».

Face aux organisations transfrontalières terroristes, il a plaidé pour une solution à l’échelle du continent africain, en privilégiant à Nouakchott le Sahel et l’Afrique de l’Ouest, et a souligné tout ce qui devait être fait en matière de «coopération et solidarité économique».

De même a-t-il réaffirmé que l’action qu’il prône s’inscrit dans «la perspective d’un développement qui améliore la qualité de la vie» et une «bonne gouvernance». D’autres savants musulmans se sont chargés durant ces journées à Nouakchott de souligner que dans la pensée musulmane l’utilisation de la force est de l’unique ressort de la puissance publique.

Le fond des discussions a évidemment porté, comme le souligne la «déclaration de Nouakchott», sur la manière et les outils les plus adéquats pour «démanteler la rhétorique idéologique» de l’extrémisme, «les concepts erronés dans les domaines religieux et politiques, son interprétation inexacte des textes jurisprudentiels sortis de leur contexte et le non-respect par lui de la relation régissant la rhétorique de la situation et celle de la prescription».

Par là, il faut entendre, avec le Cheikh bin Bayyah, qu’il convient de «contextualiser» les écrits religieux, les mots du 7e ou 8e siècle ne pouvant être regardés avec un œil d’aujourd’hui, et encore moins avec les œillères extrémistes, car l’important est de se concentrer sur l’essence philosophique du texte coranique.

Dans les mesures plus concrètes, qui devront maintenant être mises en oeuvre, ces religieux du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest militent pour que les gouvernements les associent davantage à la lutte contre le terrorisme, eux-mêmes souhaitant reprendre en main les structures de l’islam traditionnel, la formation des imams et le renouvellement du discours religieux, tout en menant des actions de médiation, de dialogue et de réinsertion des terroristes.

Par Thierry Portes
Le Figaro