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Mauritanie : les chemins obliques de la discrimination

Causes, enjeux et conséquences d’une imposture

Faits

Vendredi 31 janvier 2020, lors d’une séance plénière de la première session ordinaire du Parlement, Cheikh Ould Baya, président de l’institution, au nom de l’Union pour la république (Upr), le parti du Chef de l’Etat, apostrophait la députée de l’opposition, Madame Coumba Dada Kane, en des termes sans équivoque : « Un discours en français n’a pas de sens ici à l’assemblée nationale. Il n’a plus de sens » ; plus tard, il renchérit, toujours dans la langue ainsi rejetée : « Si, vous parlez en français, sachez que, en tout cas, les électeurs qui vous ont élu, ne vous comprendront pas ».

Contexte

Cheikh Ould Baya récidive ; à mainte reprise, devant ses collègues, il déclarait n’aimer ni ne respecter le Français, symbole, à ses yeux, de l’héritage colonial. D’ailleurs, le zèle du député-maire de Zouérate l’avait conduit à affirmer, le 28 juillet 2017, lors d’un meeting en compagnie de l’ancien Président Mohamed Ould Abdel Aziz, dans son fief municipal : « l’hymne national a été élaboré par un homme qui collaborait avec le colonisateur et chanté par un petit groupe de personnes » ; le propos visait feu Baba Ould Cheikh Sidiya, l’auteur de la politique de « pacification » au début du 20ème siècle ; aussitôt, ses nombreux disciples et admirateurs se mirent à manifester. Ould Baya leur présentait alors ses excuses, mettant un épilogue provisoire à une campagne de réécriture de l’histoire qui  ressurgit, à intervalle irrégulier, depuis le putsch du 10 juillet 1978 ; de la fabrique de faux résistants et de généalogies contrefaites, à la modification du drapeau et de l’hymne, la Mauritanie parachevait, pendant les deux quinquennats de Mohamed Ould Abdel Aziz, la tentative de modification de son récit, conduite par l’Etat et sous sa caution.

Substrat

L’incident du 31 janvier 2020, procède du processus de réécriture et de falsification du passé, désormais en vigueur au sein de l’ensemble maure. La dynamique négationniste résulte, elle, de l’arabisation au rabais, conduite, dès les années 1980, avec son bilan de destruction de l’enseignement, de la justice, de l’administration et d’abrogation de l’égalité des chances; le même délire, atteindra son paroxysme morbide, entre 1986 et 1991, durant les années de tortures, de déportations, d’assassinats, de spoliation foncière et d’humiliation, tous crimes jusqu’ici impunis, en vertu de la « loi n° 93-23 du 14 juin 1993 portant amnistie » ; le texte, toujours en vigueur, interdit la moindre poursuite contre les auteurs de violences racistes, leurs complice et receleurs.  Du jour au lendemain, des milliers d’élèves, étudiants, de cadres et de militaires négro-africains se retrouvaient, victimes de l’exclusion linguistique ; ceux qui n’ont pu apprendre l’Arabe ou refusé l’assimilation brutale s’installaient, dans le statut d’une citoyenneté périphérique, comme l’atteste, ces dernières années, leur laborieux enrôlement au registre de l’état-civil. Des centaines de fonctionnaires perdaient ainsi le travail, la considération et la subsistance. Quelques-uns s’exilaient vers des latitudes plus réceptives à leur talent. Nombre d’entre eux, du seul fait de la qualification, s’imposèrent, tôt, dans la fonction publique internationale, les cabinets d’avocat ou le management d’entreprises, loin du bercail.  Ceux restés au pays, se contentaient alors de positions subalternes qu’ils devaient défendre à force de soumission et d’alignement sur les factions de tribus et de clans.

Impact

Au terme de quatre décennies d’arabisation bas de gamme et de chauvinisme d’Etat, le projet d’une cité moderne a été systématiquement investi, dévalisé, déstructuré puis mis en coupe réglée sous la médiocratie d’une élite de substitution, à peine instruite de l’intérêt général, du droit et des notions universelles de sanction et de récompense ; une classe de parvenus, où l’inculture, l’aigreur, le désir de revanche et le réflexe tribaliste motivent l’acharnement à abolir le mérite, a pris le pouvoir et entend le garder. La guerre au Français découle du parachèvement de cette volonté de résistance à la rationalité de la gouvernance selon les critères de la compétence et de l’intégrité. L’écroulement de l’Etat et de l’éducation nationale, la vénalité de l’appareil judicaire et l’ethnicisation de la diplomatie témoignent assez d’une régression en cours d’accomplissement. Une majorité de mauritaniens semble s’en accommoder, à cause des lacunes parmi le personnel dirigeant et de la résignation fataliste chez un peuple qui produit des charlatans, des féticheurs et des faiseurs de miracle, en guise de héros.

Malentendus

Or, l’audace, voire l’imprudence du dessein suscite quelques observations de circonstance :

1. Il convient de relever, ironie du sort, que les promoteurs de l’arabité exclusive s’obstinent, quand ils en ont les moyens, à envoyer leur progéniture dans les établissements bilingues mais incitent les enfants des humbles, à endurer l’école monolingue, au demeurant réduite à la clochardisation. La domination reproduit, ici, sa mécanique le plus efficace.

2. Le Français, outil de travail du gouvernement, de l’économie, de la diplomatie et de l’environnement régional reste au cœur de la société et régit l’essentiel de la documentation et de la correspondance, jusqu’au sommet de l’Etat. L’en extirper au profit d’une seule langue suppose la disponibilité à un bouleversement moral et intellectuel, d’une ampleur sans précédent.

3. La Mauritanie garde, jusqu’à ce jour, la qualité de membre de l’Organisation internationale de la francophonie (Oif) et de son assemblée parlementaire. Maintenant, l’interrogation sur son appartenance aux deux entités évolue d’une question de politique domestique à un défi pour notre crédibilité à l’extérieur.

4. La traduction simultanée des langues non-écrites vers l’Arabe et inversement, date d’une directive de juillet 2019, laquelle ne prévoit le même service entre les députés locuteurs du Pulaar, du Soninké et du Wolof, ainsi figés dans la posture d’une minorité, toujours en demeure d’accepter son atomisation.

Conclusion

A présent, la crise interpelle le Président de la république et de sa majorité, dont le silence entretient l’ambiguïté, surtout si l’on se souvient d’une hystérie similaire, lors de l’ouverture du congrès de l’Upr, le 28 décembre 2019 :

5. La virulence et la récurrence des écarts imputés au leader du Parlement – parfois des attaques ad hominem à l’endroit des élus – appellent une clarification. Soit la Mauritanie se déclare francophobe et l’assume, y compris sur le plan international, en adoptant, sans détour, le nationalisme arabe comme doctrine du gouvernement, soit elle en désavoue les promoteurs. Les postures du grand écart et de l’ambiguïté arrivent à péremption. A force se croire toujours plus malin, l’on finit par ne plus inspirer confiance, d’abord à ses alliés.

6. Le pays a besoin d’une loi qui tranche le litige de la langue dans l’espace public et confère, au choix, force, précision et légitimité. Si l’usage du Français est un délit ou un objet de censure, il convient de trouver, à la restriction, un fondement normatif.

7. Le repli sectaire sur les fantasmes de l’identité, la culture du faux, le déni d’équité, l’intolérance et l’extrémisme religieux sont le fruit mûr de l’arabisation à outrance ; un tel legs du régime des colonels, sédimenté durant 4 décennies, ne correspond plus à l’hypercompétitivité du monde ; pire, il fragilise le pays, tandis que tonne, aux frontières, le grondement du jihadisme. Il y aurait inconséquence tragique à mener, si près du front, des batailles d’arrière-garde et des diversions sans issue, d’autant que l’ennemi menace, de l’intérieur.

IRA – Mauritanie, Nouakchott, le 4 février 2020