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Entretien avec Docteur Farouk SEBAI, Professeur en chirurgie générale, élu à l’Académie Nationale de Chirurgie de France: Le parcours d’un combattant

Malgré les temps difficiles, le secteur de la santé en Tunisie peut s’enorgueillir de ses compétences médicales et scientifiques qui continuent à honorer leur pays à l’étranger et dans le monde. La dernière distinction en date : celle du Docteur Farouk SEBAI Professeur en Chirurgie Générale qui est le premier arabe musulman, maghrébin et africain à avoir été élu et intronisé à l’Académie Nationale de Chirurgie de France, le 22 janvier dernier. Ce grand spécialiste de la chirurgie coelioscopique qu’il a introduite en Tunisie à la fin des années 90 a fondé également le premier service des urgences à option chirurgicale à l’hôpital de la Rabta , portant ce projet à bras-le-corps pendant douze ans. Animé d’une grande passion pour son métier qu’il continue à exercer jusqu’à aujourd’hui, ce ponte de la chirurgie lance un cri d’alarme pour sauver l’hôpital public. Entretien


Parlez-nous de votre parcours Docteur Farouk Sebai

Je suis Professeur en chirurgie, ancien chef de service  des urgences à option chirurgicale (1990-2000) puis chef de service de chirurgie générale B (2000-2013) à l’hôpital La Rabta. Je suis fondateur de la Société tunisienne de Chirurgie Laparoscopique créée en 2001. Je suis également le Président fondateur de la Tunisian Hernia Society (Association tunisienne de chirurgie herniaire). Je suis aussi co-fondateur Past Président et Board de la Mediterranean Moyen Oriental Endoscopie Association Surgery et co-fondateur de l’Afro Middle East Hernia Society (AMEHS) dont j’ai assuré la Présidence de 2011 à 2013 et dont je suis le Secrétaire Général  depuis 2018 avec le transfert du secrétariat général de Genève à Tunis en décembre 2018 après mon élection à ce poste.

J’ai eu un parcours assez long semé d’embûches. J’ai eu la charge  du premier service d’urgences universitaire à option chirurgicale à l’hôpital de la Rabta le onze janvier 1990. J’ai été sollicité à l’époque par feu Daly Jazi pour assurer la responsabilité de ce service d’urgences à option chirurgicale qui comporte un bloc opératoire pour les interventions urgentes. C’était un véritable challenge car il fallait du courage pour être à la tête du premier service d’urgences à option chirurgicale en Tunisie. L’impératif majeur était de rapprocher  les prestations du malade. Tous les examens médicaux, radiologique, biologique… étaient effectués en un seul et même endroit, en l’occurrence dans le service des urgences .

Le patient n’avait pas besoin de se déplacer, comme ce qui se faisait avant la création de ces urgences  pour effectuer tel ou tel examen. Ce service comportait une unité médicale, de diagnostic, une unité chirurgicale, une unité de pédiatrie qui fonctionnait de 18 heures à 23 heures, une unité de laboratoire et  une unité de radiologie. L’unité chirurgicale comportait un hôpital du jour doté de quinze lits, un bloc opératoire doté de deux salles d’opération, une salle aseptique et une salle septique et une unité post-opératoire de réanimation. C’était un véritable service d’urgences à option chirurgicale où toutes les prestations étaient regroupées en un seul et même endroit afin de garantir la meilleure prise en charge pour les malades notamment graves. 

On a eu des hémorragies graves transférées en salle d’opération au bout de trois minutes. On a eu 32 plaies du cœur pris en charge sur place  avec 28 qui ont été sauvés. Le malade est transféré directement de l’accueil en salle d’opération. Pendant 12 ans, le service a fonctionné ainsi..

A côté des soins apportés quotidiennement dans ce service d’urgence à option chirurgicale, il y a  la formation universitaire. D’emblée,  j’ai introduit la chirurgie coelioscopique. J’ai commencé à organiser des congrès annuels avec la participation des trois plus grands pontes de la chirurgie coelioscopique : Jacques Périssat, François Dubois et Feu Philippe Mouret. Périssat nous a épaulés pour introduire la chirurgie coeliscopique dans le service des urgences de l’hôpital La Rabta.

Le services des urgences de l’hôpital de la Rabta ne ressemble plus du tout à cela  aujourd’hui ...

Le service des urgences n’est plus ce qu’il était. Un aussi grand projet que celui d’un service d’urgences où tout est réuni est une idée qui ne fait pas forcément l’unanimité et qui ne plaît pas à tout le monde. C’est un service où on faisait de la chirurgie d’urgence à tout moment.N’est pas chirurgien d’urgence qui veut. Il faut être rompu à cette pratique. On est là à minuit, deux heures du matin ,quatre du matin…. Le chirurgien d’urgence se précipite sur le malade dans le seul objectif de le sauver à tout prix. 

Un des ministres de la santé que j’ai rencontré il y a quelques années m’a clairement fait comprendre que les urgences ne représentaient pas une priorité à l’époque dans la politique sanitaire. Je pense tout à fait le contraire. Les urgences doivent être une priorité, notamment celui des urgences chirurgicales. C’est la vitrine de l’hôpital.

Après avoir mis sur pied ce service d’urgences à option chirurgicale dont je me suis occupé de 1990 jusqu’à fin 2001, le ministère de la santé a voulu le transformer  en un simple service de chirurgie générale B. Or, je voulais poursuivre le développement de la chirurgie d’urgence surtout après avoir formé et motivé une équipe de médecins et de paramédicaux dans cette spécialité. L’organisation des urgences ressemble à une pyramide. J’avais même proposé une réorganisation totale des urgences en Tunisie avec au sommet de la pyramide des centres d’urgences universitaires spécialisées.

Au deuxième degré, il y a des services d’urgences rattachés aux hôpitaux régionaux et des unités d’urgences rattachés aux hôpitaux de circonscription  avec des connexions avec les hôpitaux régionaux, centraux et les CHU. L’idée était de créer des pôles d’urgences sur tout le territoire. Mais on m’a clairement signifié que ce n’est pas le moment En effet, ce n’était pas l’option envisagée à l’époque. Il y a avait d’autres priorités dans les années quatre-vingt dix. C’est un projet qui a finalement avorté. 

Le service des urgences à option chirurgicale à été converti en service de chirurgie générale B, à l’instar de celui de l’hôpital Charles Nicolle dont on m’a confié la chefferie. J’ai accepté tout en continuant à caresser le rêve de pouvoir relancer un jour la chirurgie d’urgence au sein de l’hôpital de la Rabta  et de faire du service une unité pilote.  L’hôpital de la Rabta doit être doté d’un service d’urgences à option chirurgicale et celui de Charles Nicolles d’un service d’urgences  à option réanimation.

Qu’est ce qui ne va pas aujourd’hui dans nos hôpitaux?

Le premier problème est humain. Dans les services hospitaliers, c’est avant tout le capital humain qui compte.  Le chef de service doit retrouver l’aura qui sied à son statut et être craint et respecté au sein de son travail. Malgré les conditions difficiles, Il ne doit surtout pas baisser les bras et  réclamer ce dont il a besoin. Il faut être bagarreur, prendre les devants…. Il faut réclamer, réclamer, réclamer…sinon on n’obtiendra rien.

Ce qui a massacré le système de la santé publique en Tunisie, c’est cette scission entre le public et le privé. Il faut ramener les compétences médicales qui sont parties et qui se sont installées dans le privé et leur demander de mettre leur compétence et leur  expérience au profit de l’hôpital public. Si on ne les ramène pas, l’hôpital public sera fini. Il faut sauver le public en ramenant tous les grandes compétences médicales  qui sont parties.

La fuite des compétence pose problème pour le système de la santé publique. Quelles vont être ses répercussions à moyen et à long terme ?

Nous risquons un jour d’avoir des tchèques, des russes des chinois à la place de nos médecins tunisiens.

Quelles doivent être les priorités de la prochaine réforme de la santé ?

Je pense que construire trois ou quatre nouveaux hôpitaux n’est pas la solution. Il faut réhabiliter les hôpitaux existants  et développer le partenariat public/privé. Les hôpitaux qui n’ont pas de matériel et d’équipement peuvent avoir recours au matériel des cliniques privés dans le cadre de conventions. Cela doit être une des priorités de la réforme. Il faut demander au privé de soutenir le public et aux anciens qui ont pris leur retraite oui qui se sont installés dans le privé de revenir et d’aider bénévolement l’hôpital public. Sinon des pays comme L’Algérie, la Mauritanie vont nous devancer car ils sont entrain de voir juste et d’adopter les bonnes décisions. Qui n’avance pas recule en médecine. C’est pour cela que nous devons avancer.

Vous êtes le premier Africain et Maghrébin à intégrer l’Académie Nationale de France.  Pouvez-vous nous en dire plus sur cette distinction ?

En 2000, j’ai  créé la Société Tunisienne de Chirurgie Laparoscopique (STCL). Nous avons commencé à organiser des congrès. En 2004, en participant à un congrès à Athènes sur la chirurgie coelioscopique, j’ai été élu Président de la Mediterranean Middle Eastern Endoscopic Surgery Association (MMESA). J’ai organisé en 2005 un congrès de la MMESA qui a été qualifié d’exceptionnel par les participants et par l’Académie le 22 janvier dernier. En mai 2008, lors du congrès de la Société Tunisienne de la Chirurgie Coelioscopique à Tunis auquel plusieurs collègues maghrébins on pris part, le chef de service de chirurgie de l’hôpital Cheikh Zeyed de Nouakchott m’a invité en Mauritanie afin d’introduire la coeliochirurgie. Je me suis déplacé en équipe avec 4 médecins, où nous avons opéré une douzaine de malades au  cours de la première session. 

Au cours de  celle-ci, une réunion a eu lieu avec les deux principaux hôpitaux du pays et deux conventions ont été signées séance tenante. Trois autres sessions ont suivi. Par ailleurs, nous avons assuré pendant deux ans, l’enseignement du premier cycle de la faculté de médecine de Nouakchott de 2008 à 2010. En 2009, j’ai été invité à une réunion à Genève en présence de six autres collègues des pays suivants : la Suisse, l’Italie, l’Egypte, l’Irak et le Maroc.

L’Afro Middle East Hernia Society a été créée. Elle regroupe 60 pays. A Reims, au cours du congrès de la Mediterranean Middle Eastern Endoscopic Surgery Association(MMESA), j’ai été sollicité par le Secrétaire Général de l’Académie  qui m’a demandé de présenter ma candidature.

J’ai été invité en février 2019 à soutenir cette candidature avec la présentation de deux travaux scientifiques. Au cours du mois d’avril 2019, j’ai été élu en tant que membre associé de l’Académie Nationale de Chirurgie de F.rance. J’ai été intronisé officiellement le 20 janvier 2020  à Paris. Je suis le seul arabe musulman et africain à faire partie de cette académie. C’est un honneur pour moi et pour mon pays.

Le Secrétaire général a proposé d’organiser le prochain congrès de l’académie en Tunisie. Il devra normalement avoir lieu le mois de décembre 2020. Au cours de ce congrès, un atelier pratique de chirurgie coelioscopique expérimentale aura lieu à l’école vétérinaire Sidi Thabet . Des actes chirurgicaux seront pratiqués sur des porcelets.

IMEN HAOUARI
Equipe de rédaction, La Presse