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Une faible pandémie, de multiples impacts

Les chercheurs de l’IFRI (Institut français des relations internationales) font le point sur la situation des pays du Sahel. S’ils ne sont pas forcément les plus touchés par la pandémie, les tensions sociales et économiques s’accentuent.

Par Laurent Soucaille

Les gouvernements des pays de la bande sahélienne se sont montrés réactifs à l’arrivée de la Covid-19, considèrent Katia Djellat et Alain Antil, de l’IFRI.

Pour autant, les effets de la crise pandémique touchent des sociétés sahéliennes déjà fragilisées. Les gouvernements risquent, dans les mois à venir, « d’être dans une quadrature du cercle et devoir arbitrer entre urgences alimentaires et sanitaires, problèmes sécuritaires et équilibres budgétaires ».

Tous ont décrété, dès la mi-mars, l’état d’urgence sanitaire et acté la fermeture des frontières, des marchés, des écoles et des universités. De couvre-feux nocturnes ont été instaurés dans la majeure partie des pays sahéliens, à l’instar du Niger qui a, en plus, décidé de l’isolement de sa capitale Niamey du reste du pays.

Sur le plan économique, le Tchad a mis en œuvre, dès le 16 mars, un plan d’urgence national de 15 milliards de F.CFA (22,9 millions d’euros) et des mesures budgétaires destinées à la construction d’hôpitaux mobiles et d’équipements médicaux. De même, dans le cadre du fonds de riposte et de solidarité mis en place au Sénégal, environ un million de ménages doivent recevoir une aide alimentaire.

La Mauritanie est le pays du Sahel le moins touché par la maladie. Caractérisé par une faible densité de population, le pays a, rapidement après la découverte du premier cas, fermé les frontières routières, aériennes et maritimes. À l’inverse, au Mali, le gouvernement a tenu à maintenir les élections législatives.

Fronde des populations

La prise en charge à l’échelle nationale de la crise st aussi appuyée par l’aide et la coopération internationale dont bénéficient les pays de la zone sahélienne. Suivant l’appel du G5 Sahel, des aides sont arrivées de l’Union européenne, du FMI… Ce dernier a versé une aide d’urgence (3,4 milliards de dollars) pour différents pays et en particulier le Nigeria, dont l’État de Kano, au nord, semble très touché.

Si les mesures destinées à freiner la propagation du virus sont positives, elles se confrontent toutefois à une réalité sociale et politique difficile.

Avant l’arrivée de la maladie, la défiance de la population se faisait ressentir à l’égard des autorités. Au Burkina Faso, la fermeture des marchés a été vivement contestée par les commerçants. Sous leur pression, les autorités ont consenti à rouvrir le marché central de Ouagadougou et le grand marché de Bobo Dioulasso. Le PIB provient à 49 % du secteur informel qui regroupe une très large majorité de la population active.

L’épidémie, quoique limitée, « intervient dans un contexte difficile et pourrait cristalliser davantage des enjeux politiques sociaux et économiques dans des contextes nationaux, déjà tendus et conflictuels ».

Les fermetures au public des mosquées et autres lieux de culte ont été diversement ressenties, bien que les gouvernants aient pris le soin d’associer aux décisions les différentes autorités religieuses. Au Niger, certaines mosquées des zones rurales sont restées ouvertes malgré l’interdiction ; dans plusieurs localités de ce pays, des fidèles s’en sont pris à des bâtiments publics après que les forces de l’ordre les ont empêchés de prier à la mosquée. En Mauritanie, ces mêmes mesures ont suscité une réaction de quelques dignitaires religieux.

Les couvre-feux se sont parfois accompagnés de violences de la part des forces de sécurité censées les faire respecter. Ces réactions des populations mais également la faible diffusion de la Covid-19, ont conduit les autorités à assouplir les différentes mesures.

Élections contestées au Mali

Au Mali, les autorités ont été critiquées pour le manque de moyens du système de santé. Le maintien des élections législatives a cristallisé les mécontentements. Aggravés par l’enlèvement du leader de l’opposition, Soumaïla Cissé. La participation était particulièrement faible (23,22 %). Enfin, les résultats ont été contestés par l’opposition et la proclamation des résultats a entraîné des émeutes dans différentes villes du pays ainsi que dans plusieurs quartiers de Bamako. Les jeunes ont exprimé leur colère devant un pouvoir jugé corrompu, incapable de résoudre les questions de sécurité comme la question sanitaire.

Au Niger, les réactions violentes de certaines populations vis-à-vis des mesures et des autorités sont également à replacer dans un contexte marqué par de fortes tensions politiques.

La délicate question des réfugiés

En effet, le gouvernement a arrêté plusieurs représentants de la société civile qui manifestaient pour dénoncer la corruption. Depuis la fin de l’année 2019, la société civile dénonce des contrats d’armements passés de manière hétérodoxe durant la décennie 2010. Ces soupçons passent évidemment très mal dans un pays qui doit combattre le djihadisme sur deux fronts et qui a consenti à d’énormes efforts budgétaires. La pandémie semble temporairement étouffer l’écho international de cette affaire.

D’autre part, Mauritanie, Niger et Tchad sont déjà frappés par la baisse du cours du pétrole. Surtout le Tchad, qui souffre de l’effondrement des cours, car le brut est le principal produit d’exportation (70 %) et un élément essentiel de sa stabilité budgétaire. Si l’on excepte la Mauritanie et le Sénégal, les autres États sahéliens sont des pays enclavés. Ils sont donc tributaires d’autres pays pour l’acheminement de leurs exportations et de leurs importations. Sans compter qu’ils subissent de fait les différentes mesures de restrictions de circulations et fermetures de frontières de ces pays.

carte du sahel

La désorganisation du secteur routier et les tracasseries administratives peuvent néanmoins freiner la fluidité de la circulation des marchandises et affecter les ménages les plus pauvres comme on le signale déjà entre la Mauritanie et le Mali. Cette mobilité réduite perturbe également l’élevage transhumant qui bute sur la fermeture de certaines frontières au Sahel pouvant parfois gravement obérer la résilience économique des éleveurs.

La crise sanitaire et les mesures qu’elle occasionne se conjuguent avec des problèmes économiques et sécuritaires qui risquent d’impacter prioritairement de nombreux ménages fragiles dont les quatre millions de déplacés et réfugiés sahéliens. Les éleveurs ainsi que les habitants des zones non contrôlées par les États, où la désorganisation des activités rurales est déjà importante, seront fortement concernés. Le Réseau de prévention des crises alimentaires (RPCA) prévoit une extension rapide des zones touchées par le risque accru d’insécurité alimentaire au Sahel à l’horizon de quelques mois.

L’épidémie, quoique limitée, « intervient dans un contexte difficile et pourrait cristalliser davantage des enjeux politiques sociaux et économiques dans des contextes nationaux, déjà tendus et conflictuels », concluent les experts de l’IFRI.

SourceURL:https://magazinedelafrique.com/sahel/une-faible-pandemie-de-multiples-impacts/