Alger et Tunis pris de court

Alger et Tunis pris de court – Plus de 24h après l’annonce, jeudi, de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël par l’administration américaine, aucune réaction officielle n’était encore venue de la part des gouvernements algérien et tunisien, signe d’un embarras à l’égard de cet accord qualifié d’ « historique ». Le roi du Maroc, Mohammad VI, a indiqué au président américain Donald Trump au cours d’un entretien téléphonique que son pays allait « reprendre les contacts officiels (…) et les relations diplomatiques dans les meilleurs délais » avec Israël et ouvrir des liaisons aériennes directes entre les deux pays, selon un communiqué du palais royal.

Le monarque a également qualifié de « prise de position historique » la reconnaissance par Washington de la souveraineté marocaine sur le territoire désertique disputé du Sahara occidental, contrepartie de la normalisation avec Israël.

Absence de leadership

L’Algérie est doublement concernée par l’accord de normalisation annoncé par le Maroc. Le pays est un soutien historique de la cause palestinienne, qu’il défend jusqu’à aujourd’hui, et n’a jamais entretenu de relations diplomatiques avec Israël. « On peut s’attendre à une réaction hostile à venir de la part du leadership algérien au vu de la solidarité traditionnelle de l’Algérie sur le dossier palestinien », estime, interrogé par L’Orient-Le Jour, Kader Abderrahim, directeur de recherches à l’Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE). Au-delà de la question palestinienne, l’Algérie joue un rôle non négligeable dans le conflit au Sahara occidental.

Depuis des décennies, le pays est opposé au Maroc sur la question du statut de ce territoire en soutenant les indépendantistes du Front Polisario qui rejettent le contrôle des deux tiers de ce territoire par le Maroc ainsi que le plan d’autonomie sous sa souveraineté que Rabat propose. Tout comme le Maroc, le Polisario et la Mauritanie, l’Algérie fait partie des négociations menées par l’ONU et suspendues depuis plusieurs mois. L’Algérie abrite en outre plusieurs camps de réfugiés sahraouis dans la province du Tindouf.

Malgré ce double intérêt, le gouvernement algérien ainsi que les médias officiels sont restés silencieux sur l’annonce de la normalisation. Ce dernier est sans doute embarrassé de constater les gains diplomatiques de son voisin, qui renforcent sa position dans la région du Maghreb et fragilisent celle de l’Algérie, dont le Front Polisario est dépendant pour ses opérations militaires. Et ce alors que l’Algérie est, elle-même, fragilisée par ses propres troubles internes.

« L’Algérie est plongée dans le marasme politique. Le pays s’est totalement refermé sur lui-même car il n’y a plus de leadership capable de porter la voix du pays sur le plan diplomatique », note Kader Abderrahim à propos de l’absence de réaction du gouvernement. Alors que le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, était hospitalisé pendant près d’un mois en Allemagne pour y être soigné du Covid-19, le manque d’informations de la présidence sur la date de son retour accroît l’instabilité politique dans le pays. « Compte tenu de leurs propres difficultés, les dirigeants algériens ont de moins en moins de moyens d’appuyer le Polisario », explique Khadija Mohsen-Finan, chercheuse à l’Université Paris 1-Panthéon Sorbonne et spécialiste du Maghreb, interviewée par L’Orient-Le Jour.

Le contraste entre le Maroc et l’Algérie est d’autant plus frappant que les deux voisins entretiennent des relations compliquées, notamment parce que le Maroc revendique depuis de nombreuses années une partie du Sahara occidental, sous contrôle algérien. La frontière terrestre entre les deux pays est d’ailleurs toujours fermée.

Si les officiels sont silencieux, sur les réseaux sociaux, de nombreux Algériens se sont empressés de faire part de leur dégoût à l’égard de cette normalisation, et le mot « trahison » est employé sans retenue. « Le peuple marocain découvre que son roi est un traître », « Il (le Maroc) vend la cause palestinienne pour des kilomètres de sable », lit-on notamment.

« La caravane de trahison arabe »

Même chose du côté de la Tunisie où le silence du gouvernement contraste avec la colère exprimée sur les réseaux sociaux par une large partie de la population du pays. Les partis politiques et plusieurs membres de la société civile se sont joints à ces cris d’indignation en dénonçant largement l’accord de normalisation. « Le roi du Maroc rejoint la caravane de trahison arabe », a critiqué Issam Chebbi, à la tête du parti socio-libéral al-Joumhouri. L’ancien président tunisien, Moncef Marzouki, a également condamné dans une publication sur Facebook « la normalisation du régime marocain avec Israël au moment où sa politique de colonisation est en hausse, violant tous les droits des Palestiniens ».

Alors que la réaction du régime tunisien se fait attendre, plusieurs observateurs s’accordent à dire que le pays est davantage contraint par l’opinion publique que d’autres gouvernements arabes. « L’opinion publique est une variable très importante dans l’approbation ou l’hostilité qu’affichera la Tunisie à l’égard du Maroc. La population peut clairement s’exprimer alors qu’elle fait partie d’une des seules vraies démocraties du monde arabe. De plus, le pays vit désormais ce que connaissent les Européens depuis des années : les rendez-vous électoraux », indique Kader Abderrahim, tandis que la Tunisie connaîtra ses premières élections régionales en 2022. Si la distorsion entre le sentiment populaire et les intérêts des dirigeants politiques est réelle, plusieurs observateurs estiment que les gouvernements algérien et tunisien finiront par exprimer leur opposition à la décision du Maroc, où la population semble, elle aussi, émettre un avis divergent de celui de son gouvernement. « Il est établi que l’histoire, la tradition et la culture du Maroc témoignent d’une solidarité avec le peuple palestinien. Même si la question du Sahara est une question d’identité et est structurante pour beaucoup de Marocains, la solidarité palestinienne a, semble-t-il, plus de chances de l’emporter aux yeux de ces derniers », dit à L’Orient-Le Jour Kader Abderrahim qui rappelle que lors de l’assaut israélien de 2002 contre le camp de réfugiés palestiniens de Jénine, en Cisjordanie, « le Maroc avait connu les manifestations de soutien au peuple palestinien les plus importantes dans tout le monde arabe ».

Aujourd’hui, certains regardent en outre du côté de la Mauritanie, prochain pays susceptible d’annoncer la normalisation de ses relations avec Israël. « Il est très probable que la Mauritanie suive prochainement le Maroc, d’autant plus que Donald Trump va accélérer la pression et le mouvement de reconnaissance israélienne avant de quitter la Maison-Blanche », conclut Kader Abderrahim.

Par Noura DOUKHI, le 12 décembre 2020

OLJ