Banni de Twitter, Trump a-t-il dit son dernier mot ?

Le président Donald Trump, lors d’un discours à Washington, mercredi
PHOTO JIM BOURG, REUTERS Le président Donald Trump, lors d’un discours à Washington, mercredi

Le locataire de la Maison-Blanche avait déjà été averti par le réseau social, qui avait suspendu temporairement son compte mercredi soir, dans la foulée de l’assaut sur le Capitole. Mais voilà que Twitter expulse Donald Trump pour de bon, en raison du « risque de nouvelle incitation à la violence », dans un geste inédit envers un président américain.

Twitter a annoncé vendredi soir la suspension permanente du compte de Donald Trump, en raison du « risque de nouvelle incitation à la violence ». Le réseau social avait déjà suspendu temporairement le compte du président sortant mercredi soir.

La plateforme ne semble pas avoir attendu un nouveau tweet incendiaire pour passer à l’acte. « Après un examen minutieux des récents tweets du compte @realDonaldTump et du contexte les entourant, nous avons décidé de suspendre de façon permanente le compte », peut-on lire dans le message de l’entreprise.

« Nous ne serons pas réduits au silence », a protesté l’intéressé via le compte officiel @POTUS (président des États-Unis), à l’attention des « 75 millions de patriotes » qui ont voté pour lui.

Le président Donald Trump a diffusé mercredi sur Twitter une vidéo dans laquelle il dénonçait les résultats de l’élection présidentielle, puis demandait à ses partisans ayant pris d’assaut le Capitole de rentrer chez eux.

Il a évoqué des représailles contre le réseau qui « interdit la liberté d’expression » et le possible lancement de sa propre plateforme dans un futur proche, à travers une série de messages immédiatement retirés par Twitter.

La fin des gazouillis ne sonnera vraisemblablement pas la fin de l’influence du septuagénaire sur la politique américaine.

« Trump va continuer à avoir une voix importante dans le Parti républicain », prédit le professeur de science politique John J. Pitney, rappelant qu’il obtient encore un soutien de près de la moitié des partisans républicains.

Ce spécialiste de la politique américaine au Claremont McKenna College a joint sa voix à celle de collègues dans une lettre ouverte pour demander le départ immédiat de Donald Trump de la présidence. Il croit néanmoins que le trumpisme est là pour de bon.

D’autant que d’autres plateformes, plus permissives, pourraient lui permettre de continuer à diffuser ses idées.

« Je pense qu’il va faire tout ce qu’il peut pour ne pas être limité », avance Monica Stephens, professeure adjointe en géographie à l’Université de Durham.

Autres réseaux
La spécialiste des réseaux sociaux s’intéresse aux plateformes plus marginales, comme Parler et Gab.

« [Trump] est déjà [sur Parler], ses partisans y sont également, les présentateurs de Fox News ont aussi incité les gens à aller vers Parler, disant que Twitter les censurait et que Facebook n’était pas réceptif », explique-t-elle. Elle précise que Donald Trump n’y a pas un compte officiel et authentifié, et que sa présence reste une hypothèse.

Le site a gagné en popularité après l’élection présidentielle et le nombre de ses abonnés est estimé à 8 millions. En comparaison, le nombre d’utilisateurs de Twitter est estimé à 145 millions de personnes quotidiennement – Donald Trump comptait lui-même près de 89 millions d’abonnés.

Malgré une hausse des téléchargements de la plateforme – qui n’attire pas vraiment les modérés, précise Mme Stephens –, Parler n’est pas en voie de remplacer les réseaux plus populaires.

Des endroits comme Parler, qui deviennent rapidement un réseau amical pour les suprémacistes blancs ou pour montrer du contenu violent comme des décapitations, ce n’est pas là que les gens veulent montrer des photos de leurs enfants ou de leurs petits-enfants.

Monica Stephens, professeure adjointe en géographie à l’Université de Durham

Deux mondes

Si Donald Trump y devenait véritablement actif, on peut penser que le contenu transcenderait les plateformes ; c’est déjà le cas pour les théories du complot, souvent véhiculées d’un réseau à l’autre, sans qu’il soit possible d’en retrouver l’origine exacte.

Malgré cette circulation de contenus, « il existe une division, non seulement dans les croyances politiques, mais dans la perception de base du monde », dit Jack Bratich, professeur adjoint en journalisme et médias à l’Université Rutgers.

L’absence de modération et de critères éthiques sur certains sites n’est pas toujours comprise. Il cite One America News Network et The Epoch Times comme des médias reprenant les repères de médias d’information, mais sans les normes journalistiques, créant possiblement de la confusion.

Le bannissement des réseaux sociaux pousse les extrémistes à se replier vers des sites où leurs idées sont courantes, ce qui renforce la radicalisation, ajoute ce spécialiste des mouvements conspirationnistes, qui craint un schisme dans la société.

Influence sur le parti
Beaucoup ont conjecturé sur la possibilité que Donald Trump fonde son propre média. Si c’est le cas, il pourrait s’adresser à une frange désabusée, nourrie par une réalité parallèle. « Je pense que les partisans de Trump n’auront pas seulement un média à part, mais un média d’exclus, de gens qui croient que ce pays n’est plus vraiment le leur », craint M. Bratich.

Des élus républicains se sont distanciés de Donald Trump dernièrement. Mais d’autres, dont on soupçonne les ambitions présidentielles, continuent de défendre ses points de vue.

Les élus ont peur de la base, ils ont peur des primaires républicaines où la base – qui est vraiment une minorité de l’électorat – pourrait avoir une influence plus grande. Les gens qui votent dans les primaires ont tendance à être des partisans plus idéologiques.

John J. Pitney, professeur de science politique au Claremont McKenna College

Mais, selon lui, le parti subira aussi une pression en sens inverse, les républicains voulant un candidat qui leur permettra de regagner la Maison-Blanche.

La création d’un troisième parti reste peu probable, mais il pourrait y avoir une faction à l’intérieur même du Parti républicain, poussant les idées de Trump – un peu comme le mouvement du Tea Party.

Limiter la liberté d’expression est difficile aux États-Unis. Monica Stephens croit tout de même qu’il pourrait y avoir des actions pour limiter la portée de certains contenus, par exemple s’ils sont haineux ou incitent à la violence.

« Après la tuerie à la synagogue [de Pittsburgh, en 2018], plusieurs entreprises qui hébergeaient Gab ont rendu impossible le téléchargement de l’application », note-t-elle. Le tueur présumé l’utilisait pour diffuser du contenu antisémite. « L’entreprise de noms de domaines GoDaddy a dit [que Gab] devrait trouver quelqu’un d’autre pour l’héberger, ajoute-t-elle. Donc il y a ces autres entreprises qui permettent à ces réseaux sociaux d’exister. Quand elles les ont condamnés à cause de l’absence de réelle modération du contenu, ça a eu des conséquences. »

— Avec l’Agence France-Presse

Une décision choc
Avec la suspension permanente de son compte Twitter, Donald Trump est devenu vendredi le premier président américain à être banni de ce réseau social dans sa (courte) histoire. Retour sur une décision choc qui a marqué les esprits aux États-Unis, en cinq questions.

Twitter a choisi de suspendre de manière permanente Donald Trump, jugeant que le « risque de nouvelles incitations à la violence » était réel.

Comment Twitter en est-il venu à bloquer Trump de manière permanente ?
Après les émeutes de ses partisans qui ont pris le Capitole d’assaut mercredi, le réseau social américain avait déjà multiplié les mesures disciplinaires contre le président américain sortant, supprimant carrément certains de ses messages plutôt que d’apposer sa traditionnelle note d’avertissement. Puis, jeudi, Facebook, Instagram, Snapchat et Twitch – pour ne nommer que ceux-là – ont tour à tour suspendu le profil de M. Trump. C’est finalement en fin d’après-midi, vendredi, que Twitter a choisi de suspendre de manière permanente le locataire de la Maison-Blanche, jugeant que le « risque de nouvelles incitations à la violence » était réel.

Donald Trump pourrait-il revenir sur Twitter avec un autre compte ?
En théorie, il ne le pourrait pas. En soirée, vendredi, plusieurs médias américains ont rapporté que Twitter serait particulièrement vigilant à cet égard. Ainsi, toutes les tentatives du président Trump pour contourner sa suspension par de nouveaux comptes entraîneraient rapidement une nouvelle suspension. « Utiliser un autre compte pour tenter d’éviter une suspension est contraire à nos règles », a déclaré un porte-parole de Twitter sur les ondes de CNN. D’ailleurs, des tweets envoyés par M. Trump via son compte présidentiel @POTUS, peu après l’annonce de sa suspension, ont rapidement été supprimés.

Est-ce la première fois que Twitter sévit d’une telle façon contre une personnalité ou un politicien ?
Non. Deux jours après l’élection présidentielle, en novembre 2020, l’ancien stratège en chef de Donald Trump, Steve Bannon, a lui aussi été expulsé de Twitter. Le motif : incitation à la violence. L’homme de 67 ans avait en effet suggéré dans une vidéo que l’immunologue américain Anthony Fauci et le directeur du FBI, Christopher Wray, devraient être décapités. Le complotiste Alex Jones, le commentateur d’extrême droite Milo Yiannopoulos et le Norvégien Anders Behring Breivik, auteur d’une tuerie en 2011, ont eux aussi été bannis du réseau social, tout comme des formations politiques, dont le Parti nazi américain. L’ex-directeur pharmaceutique Martin Shkreli, qui avait gonflé le coût d’un médicament utilisé par des patients séropositifs, a subi le même sort. Au mois d’octobre, Facebook a de son côté annoncé qu’il supprimait les pages, les comptes et les groupes liés au mouvement conspirationniste américain QAnon.

Quelle a été la réaction de Donald Trump lui-même ?
Accusant Twitter de « museler la liberté d’expression », le président Trump a de son côté déploré que le réseau social se soit « coordonné avec les démocrates et la gauche radicale » pour le réduire au silence. « J’avais prédit que ça arriverait. Nous avons négocié avec divers autres sites et aurons bientôt une grande annonce, tandis que nous examinons également les possibilités de créer notre propre plateforme dans un proche avenir », a-t-il martelé, en demandant à ses partisans de « rester à l’affût ». Un conseiller stratégique de l’équipe du président sortant, Boris Epshteyn, a aussi parlé d’une « suspension tyrannique ».

Quelle est la distinction entre les comptes @POTUS et @realDonaldTrump ?
Le premier appartient au président des États-Unis et change donc de titulaire selon les administrations, alors que le second est un compte personnel qui compte plus de 88 millions d’abonnés. Dès le 20 janvier, ce sera en principe le président désigné Joe Biden qui prendra le relais sur @POTUS. De janvier 2009 à janvier 2017, c’est Barack Obama qui en faisait usage. Rappelons que le compte @FLOTUS est aussi utilisé par la première dame des États-Unis, soit Melania Trump à l’heure actuelle. Ce compte, qui n’a pas été suspendu, devrait bientôt être transféré à Jill Biden, épouse du prochain président démocrate.

Publié le 9 janvier 2021 à 5h00
Janie Gosselin et Henri Ouellette-Vézina
LA PRESSE

Laisser un commentaire