La question-testament du président Moktar- Par Ély Ould Sneiba

Ely Ould Sneiba


La question-testament du président Moktar
Ély Ould Sneiba
Les Mauritaniens se souviennent encore du vibrant appel de leur premier président Moktar Ould Daddah qui, en 1957, lors d’une première assemblée préparatoire du projet national, lança : « Faisons ensemble la Patrie mauritanienne ».
Ceux parmi les Mauritaniens qui ont lu les Mémoires du président Moktar, rédigés après sa retraite politique, ont dû noter qu’il a conclu par un épilogue où il se pose et leur pose la question suivante : « quel peuple voulons-nous être ?


Sa question est toujours d’actualité et encore pendante.
Mais auparavant, une autre question qui s’impose d’elle-même : pourquoi avait-il choisi de parler de « Patrie » au lieu de « Nation » alors que les deux notions ne sont pas interchangeables ?
Selon le Larousse, « Patrie » veut dire : « pays où l’on est né ou auquel on appartient comme citoyen, et pour lequel on a un attachement affectif ». C’est donc ce qu’il y avait
au moment de l’indépendance.
Pour ce qui est du concept de « Nation » ; au-delà de ce que les juristes peuvent lui donner comme acceptions, d’autres points de vue savants considèrent que seule la linguistique « fournit les éléments à l’aide desquels on détermine le caractère le plus
constant qui distingue une Nation d’une autre ». Cet attribut distinctif est la langue « puisque toutes les autres différences produites par la diversité de race, de gouvernement, des usages, des mœurs, de la religion et de la culture, ou n’existent pas,
ou bien offrent des nuances imperceptibles. »
L’unité se faisant autour d’une langue, la Nation mauritanienne était par conséquent un projet à réaliser, et cela n’échappait pas au président Moktar.
La réalité simple est que les Mauritaniens n’ont pas de sentiment d’identité nationale, c’est un pays et quatre ethnies qui ne partagent aucune langue commune !
Le 2 août 2019, après soixante ans de cohabitation, le regard des Mauritaniens était rivé ce jour-là sur l’investiture de leur nouveau président Mohamed Ould Cheikh Al Ghazouani élu au suffrage universel direct le 22 juin de la même année.

C’est le président de la Cour constitutionnelle Diallo Mamadou Bathia qui aura l’honneur d’installer le président élu dans ses nouvelles fonctions.
Comme le veut la tradition, une allocution était prévue, elle devait être technique et apolitique, mais le président Diallo a dérogé à la règle et a fait un discours à forte teneur politique et aux accents patriotiques.
Devant un parterre d’officiels nationaux et quelques invités d’honneur étrangers dont le président sénégalais Macky Sall, Diallo a rappelé, entre autres réalités nationales, que son pays est biracial, composé d’Arabo-Mauritaniens et de Négro-Mauritaniens ; tout
comme il a montré que ses cadres ressortissants de la vallée, comme lui, s’expriment en français contrairement à la lettre de la constitution, tandis que ses cadres maures le font en arabe comme l’a fait le président entrant lors de son discours d’investiture.
Voilà ainsi posée la question nationale, celle de la cohésion entre Mauritaniens et la crise qu’elle a engendré depuis les premiers pas de l’État naissant.
1966, 1986, 1987 et 1989 sont autant de dates marquantes dans le registre des troubles ayant jalonné la vie nationale mauritanienne, preuve d’un malaise profond qui ne cesse d’envahir les Nationalistes noirs et à leur tête les ethnicistes poulo-toucouleurs organisés au sein des Forces de libération des Africains de Mauritanie (Flam). Tous
regrettent, pour des raisons identitaires, d’avoir fait la Mauritanie avec les Maures, non sans susciter « un racisme antiraciste » chez un certain segment arabo-mauritanien qui,
à son tour, exprime des remords quant à la fusion de BiladChinguitt et du Fouta en un seul État.
En effet, les Arabo-Mauritaniens avaient le choix de faire un pays, sous une forme ou sous une autre, avec les Marocains, leurs frères de sang, qui le souhaitaient ardemment, ou bien le faire avec les Négro-Mauritaniens qui n’en voulaient que passablement ou pas du tout. Ils avaient fini par s’associer avec la minorité négro-africaine qui refuse
d’être « assimilée ».
La Mauritanie vit toujours les spasmes de la naissance à cause de ce choix. Les Nationalistes négro-mauritaniens, eux, parlent d’arabisation forcée.
Extrait de Mauritanie : vous avez dit vivre ensemble ?

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