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Coronavirus : « Beaucoup d’Espagnols sont très critiques et considèrent que le gouvernement s’est réveillé trop tard »

A Barcelone. NACHO DOCE / REUTERS
A Barcelone. NACHO DOCE / REUTERS

Notre correspondante Sandrine Morel a répondu à vos questions sur la situation dans le 2e pays le plus touché en Europe.

Publié hier à 13h37, mis à jour hier à 18h14

Correspondante du Monde à Madrid, Sandrine Morel estime, dans un tchat avec les internautes, que « les pénuries de matériels dont souffre le système de santé espagnol sont très inquiétantes ».

L’Espagne a enregistré, mardi 24 mars, un nouveau record de morts dus au coronavirus en 24 heures avec 514 décès supplémentaires en 24 heures, ce qui porte le bilan total à 2.696. Le nombre total de cas confirmés a, lui, progressé de 20 % et s’approche des 40 000 alors que les autorités multiplient les tests.

Pascal : Quel est le profil des personnes décédées en Espagne ?

En Espagne, les décès concernent des personnes particulièrement âgées, davantage encore que dans d’autres pays : plus de 65 % ont plus de 80 ans (contre environ 50 % en Italie), 87 % ont plus de 70 ans, 95 % ont plus de 60 ans.

Ben : Certains chiffres montrent que la situation est pire que celle de l’Italie au même stade épidémique. Où sont les principaux foyers de contamination en Espagne ?

Effectivement, la courbe de propagation est encore plus raide, cependant les mesures de confinement ayant été prises à un stade moins avancé de l’épidémie, l’Espagne espère aplatir la courbe dans les prochains jours. Les principaux foyers sont Madrid, le Pays basque, la Navarre et la Catalogne.

Finistère : Quelle est la situation dans les différentes provinces, mais aussi aux Baléares et aux Canaries ?

La situation est très hétérogène selon les régions, mais aucune n’est épargnée. Aux Canaries, 557 cas ont été confirmés et 16 décès recensés, et aux Baléares, nous en sommes à 478 cas et 10 décès.

Toulousain : Quelle est la qualité du système de santé espagnol ?

Le système de santé espagnol est bon. Après la crise de 2008, il a souffert des politiques d’austérité évidemment. Cependant, il reste solide et peut compter sur un important réseau d’hôpitaux publics et d’hôpitaux privés, mis à disposition de l’administration régionale depuis l’état d’alerte.

Le problème n’en est pas moins grave. Les pénuries de matériels sont très inquiétantes, des médecins se fabriquent eux-mêmes des blouses dans des sacs-poubelle, essaient de stériliser des masques chirurgicaux à usage unique pour les réutiliser, et il y a de graves carences en nombre de respirateurs artificiels…

El Murcielago : Il semble que les Espagnols ont fait preuve de beaucoup d’insouciance avec les premiers cas sur place. Comment voyez-vous sur place la gestion du gouvernement de coalition ?

Le système de santé a souffert de la crise de 2008 mais a quelque peu récupéré ces dernières années. La légèreté durant le début de l’épidémie est effectivement plus surprenante, et Valence a mis du temps à se rendre compte que les Fallas (fêtes populaires de la mi-mars) devaient être supprimées. Après des erreurs de perception du danger dans un premier temps, qui ont notamment eu pour conséquence que les grandes manifestations du 8 mars n’ont pas été supprimées, le gouvernement prend désormais la crise très au sérieux.

Romulo : Le gouvernement espagnol est-il dépassé par les circonstances ?

Le gouvernement espagnol a mobilisé des ressources exceptionnelles pour faire face à la pandémie, avec l’état d’alerte le 14 mars, les mesures de confinement, la mobilisation de l’armée, la recentralisation des pouvoirs afin de mieux gérer la crise, la construction d’un grand hôpital de campagne près de Madrid…

Cependant, il peine à résoudre la question du matériel de protection indispensable aux médecins et aux infirmières, et cela est très grave. Près de 4 000 soignants ont été contaminés : c’est énorme. Cela correspond à plus de 12 % des cas confirmés et traduit de graves lacunes dans la gestion de la crise sanitaire, dès le début. Les personnels soignants auraient dû être davantage protégés.

Une question : Que pensent les Espagnols de la gestion de la crise par leur gouvernement ?

Beaucoup d’Espagnols sont très critiques et considèrent que le gouvernement s’est réveillé trop tard, a été trop confiant. Les grandes manifestations du 8 mars reviennent en boucle dans ces critiques car le gouvernement non seulement ne les a pas annulés mais il a appelé à y participer, comme l’a fait la vice-première ministre Carmen Calvo. Près de 120 000 personnes étaient dans la rue ce jour-là à Madrid pour la journée des droits des femmes. Mme Calvo est en ce moment hospitalisée pour une infection respiratoire et on attend le résultat des tests…

Ce jour-là, un meeting de l’extrême droite réunissant 9 000 personnes et des dizaines de milliers de personnes dans les stades s’est aussi tenu, alors que l’avancée rapide de l’épidémie était claire. Cela a en quelque sorte discrédité le gouvernement, bien qu’il prenne beaucoup de décisions fortes en ce moment. Plusieurs régions gouvernées par le Parti populaire accusent le gouvernement socialiste de réquisitionner leur matériel…

Cela attise des disputes politiques entre droite et gauche et une certaine division de la société dans un moment où l’unité est particulièrement recherchée. S’y ajoutent les pénuries de matériel sanitaire, très inquiétantes. Beaucoup de gens critiques réclament aussi la paralysie de toute l’économie non essentielle.

Diego : Parle-t-on d’une prolongation de la durée du confinement en Espagne ? Est-ce la même durée pour chaque région autonome ?

C’est la même durée pour toutes, et aujourd’hui en conseil des ministres il va être décidé de prolonger le confinement jusqu’au 11 avril, soit quinze jours de plus.

Hispanophile atterré : Comment expliquez-vous le temps de réaction du gouvernement espagnol au début de mars, et notamment l’absence de mesures nationales alors que le nombre de cas dépassait la centaine ? Les autonomies ont-elles tenté d’agir plus vite que l’Etat ?

Le gouvernement assure avoir suivi les recommandations des experts depuis le début. Un comité suit l’avancée de la pandémie depuis la fin de janvier, mais jusqu’à l’avalanche de cas dans les hôpitaux madrilènes il n’y a pas eu de réaction forte. Le gouvernement dit qu’alors l’épidémie n’était pas encore qualifiée de pandémie.

Seuls le Pays basque, La Rioja et Madrid ont pris des mesures avant le gouvernement espagnol en ordonnant la fermeture des classes. La plupart ont traîné les pieds pour faire de même trois jours après, sous la pression du gouvernement.

D’autres ont demandé, un peu plus tard, le confinement de Madrid ou le leur : c’est le cas de la Catalogne et de la Murcie, par exemple. Plusieurs exigent à présent l’arrêt de toutes les activités économiques non essentielles… Les tensions politiques sont importantes en ce moment.

Rey : Comment a été accueillie l’intervention du roi ? Et comment ont été accueillies les révélations sur la « fortune cachée » de son père, Juan Carlos, dans ce contexte ?

Les uns ont apprécié son message apaisant et sa demande d’unité en temps de crise, surtout ceux qui critiquent le gouvernement et préfèrent se raccrocher à cette figure de chef d’Etat plutôt qu’à celui du premier ministre. Beaucoup d’autres ont organisé des « casserolades » – des concerts de casserole – pendant qu’il parlait pour signifier leur colère face à ce scandale financier qui entache la monarchie et leur rejet de la figure du roi.

A 21 heures, dans toute l’Espagne, on a ainsi entendu beaucoup de bruits de casserole, qui contrastent avec les applaudissements que tous les soirs à 20 heures les Espagnols dédient au personnel soignant.

Le Monde